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Author: Publicus Press

Qui est femme en Haïti aujourd’hui ?

Max Guybert LYRON

Question d’apparence simple. Presque naïve. Pourtant, elle révèle la profondeur d’une fracture culturelle qui traverse aujourd’hui notre société. Nos grand-mères savaient qui était femme.

C’étaient celles qui portaient la famille. Elle transmettaient les coutumes et les proverbes. Elles imposaient le respect par la force tranquille, sans se soustraire à l’incarnation d’une féminité plurielle, ni soumise ni fantasmée. Nécessaire, tout simplement.

Mais voilà qu’affluent désormais d’autres définitions, forgées dans les universités occidentales, sinon codifiées dans les manuels de genre. Ces discours, aussi légitimes soient-ils ailleurs, s’imposent ici avec la violence d’une évidence universelle. Et voilà nos complexités réduites à des cases, quand elles demeurent encore.

Car le paradoxe est troublant. Tandis que nous adoptons les luttes identitaires du Nord (débats essentiels certes, mais conçus dans d’autres contextes historiques) nos propres structures de résistance féminine se trouvent repoussées en marge, jugées insuffisamment « modernes ». La fanm vanyan, cette figure centrale de notre imaginaire collectif qui combine résistance économique et tendresse maternelle, disparaît des représentations valorisées.

A la place, des modèles importés qui, faute d’enracinement, alimentent les polarisations. Nos jeunes femmes se retrouvent sommées de choisir entre une tradition réputée arriérée et une modernité présentée comme la rupture nécessaire. Comme si notre propre histoire d’émancipation, n’avait jamais existé.

Il ne s’agit nullement de rejeter les évolutions nécessaires ni de sanctuariser un passé mythifié.Ce que nous refusons, c’est une colonialité du savoir qui nous dépossède même de nos propres questions.

Alors, qui est femme en Haïti aujourd’hui ?

La réponse viendra de nos propres négociations entre héritage et devenir, lorsque nous accepterons peut-être, de définir nos termes et de nommer nos expériences. Lorsque nous nous déciderons de penser notre libération depuis nos langues et nos mémoires.

Si seulement… Si seulement…

Jovanie Solon

Alors que l’ONU célèbre ce 8 mars 2026, la Journée internationale des femmes, rappelant avec solennité les droits encore fragiles des femmes et des filles à travers le monde, moi, pensive, j’écoute résonner dans la pièce la voix d’Edith Lefel dans l’emballant morceau Si seulement.

Et une évidence s’impose doucement à mon esprit de femme et de jeune, d’autant que certaines chansons disent parfois, avec plus de justesse, que les discours l’histoire silencieuse de certaines de nos expériences vécues.

Et pour cause, cette chanson d’amour raconte aussi, à sa manière, l’histoire du désamour entre la jeunesse haïtienne et « l’État », qui aurait dû être le gardien de nos rêves de jeunes, l’architecte des possibles, mais qui, trop souvent, a laissé derrière lui la trace d’espoirs dissipés, sinon déçus. 

La jeunesse a pourtant parlé. Elle a beaucoup attendu. Elle a voulu croire. Elle demandait des programmes sérieux, des terrains pour jouer, des formations pour entreprendre et des espaces pour respirer. Mais ses appels se sont perdus dans les couloirs et les tiroirs administratifs. 

À la place, elle a vu fleurir des projets de façade, des programmes sans lendemain, et des décaissements capturés par des réseaux de prédation qui ont transformé l’action publique en rente de clans. Comme dans la chanson, l’incompréhension s’est installée. La jeunesse parlait en vain. 

L’État n’écoutait plus. Alors les années ont passé. Certains jeunes, désabusés mais refusant de répondre aux appels des réseaux criminels, ont choisi l’exil vers les horizons incertains de l’Amérique du Nord et de l’Amérique latine. Ils sont partis avec pour seule boussole l’espoir chevillé au corps que ce pays qu’ils portent dans leur cœur redevienne un jour un endroit où il fera bon vivre. 

Et beaucoup ont appris à marcher seuls, loin des institutions nationales qui promettaient de les accompagner. 

Reste ce refrain antillais, qui sonne aujourd’hui comme une question adressée à notre république d’Haïti: 

Si seulement…

Si seulement on avait écouté la jeunesse.
Si seulement on avait servi au lieu de se servir.
Si seulement on avait compris que ses rêves étaient aussi l’avenir du pays.

L’indignation inavouée des héritiers de 1804

À l’approche du 7 février 2026, Port-au-Prince s’agite. Tantôt par le mouvement des meringues carnavalesques, tantôt par celui des aéronefs et navires battant pavillon américain.

Dans ce théâtre où la souveraineté reste bien à son état de concept de droit constitutionnel (puisque nous en sommes à mille lieues), les communications de l’ambassade américaine font office de directives. Rien de nouveau dirait l’Ecclésiaste.

Le soutien des Etats-unis au gouvernement, ne fait pas qu’ébaucher les contours d’une position à comprendre. C’est une énième confirmation, avec cette désinvolture propre à l’Empire de l’Ouest, que le destin d’Haïti s’est toujours joué ailleurs que dans le cœur de ses citoyens.

Les dialogues de sourds qui se sont succédé n’ont apporté que tristesse et amertume. Nous assistons impuissants à l’échec des démarches de concertation, qui bien que nécessaires, ont échoué accoucher d’une solution capable de briser le cycle des transitions éternelles.

C’est précisément dans ce contexte que le soutien affiché des États-Unis au Premier ministre haitien crée un malaise certain. Pour ce peuple dont l’acte de naissance est une rupture radicale avec les fers de l’oppression et de l’ingérence, ce support est une blessure profonde.

Le drame réside peut-être dans une pudeur que l’on pourrait qualifier de tragique : alors que le peuple haïtien semble incapable de mettre en œuvre un projet consensuel viable, il aspire à une rupture constructive. Il se trouve maintenant que le besoin de laver l’affront d’une tutelle qui n’est plus voilée est aujourd’hui devenue l’affaire principale.

On assiste à un combat intérieur entre le besoin de stabilité pour nos enfants, nos familles, notre pays ; et ce refus viscéral de revenir à la servitude.

Voilà le drame des héritiers de 1804, qui refusent d’admettre que leur destin soit en train de leur échapper, préférant parfois le silence au cri de l’impuissance.

Stephanie B.