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Pour un fonds de la jeunesse et des sports

Par Mickelson Thomas

De la nécessité d’une réponse structurelle à une urgence sociale

Les organismes de fonds autonomes — Fonds national de l’Éducation (FNE), Fonds d’entretien routier (FER), Fonds d’assistance économique et sociale (FAES) et autres — sont souvent perçus comme des entités surpuissantes ayant tendance à déborder sur les prérogatives ministérielles.

Pourtant, réduire ces fonds à cette perception reviendrait à occulter leur raison d’être, sinon leur nécessité historique : répondre rapidement à des besoins que l’administration traditionnelle, souvent rigide et sous-dotée, peinait à satisfaire dans un contexte d’urgence sociale permanente.

En effet, dans un pays où plus de la moitié de la population a moins de 25 ans1, la pression pour fournir des soutiens concrets (kits alimentaires, transferts en espèces, repas chauds, assainissement des camps, etc.) est constante. Il serait également injuste d’ignorer que ces mêmes fonds ont financé des infrastructures essentielles, soutenu des secteurs clés (éducation, routes, protection sociale) et assuré une continuité sociale minimale lorsque les ressources ordinaires faisaient défaut. Cette situation précaire fait peser sur l’État la nécessité quasi vitale de répondre au « social », quitte à recourir à des mécanismes de financement décentralisés ou extra-budgétaires.

Les observations de la Cour supérieure des comptes et du Contentieux administratif (CSCCA) dans son Rapport sectoriel sur le financement de l’éducation et la gestion des comptes du FNE2, évoquant l’absence d’un cadre légal clair, mettent en évidence certaines fragilités structurelles, notamment en ce que ces fonds constituent à la fois un risque de fragmentation de l’action publique tout en étant un outil indispensable à la « gestion de l’urgence ». La question de cette notion pourrait faire l’objet de plusieurs autres articles, car aujourd’hui, la légitimité du gouvernement ne tient plus qu’à un fil : sa capacité à livrer du « social ». Aussi, assistons-nous à une situation où l’assistance l’emporte sur les politiques structurelles de protection.

Dès lors, le défi consiste à trouver un équilibre : concilier l’autonomie financière de ces instruments avec une orientation politique claire, afin qu’ils demeurent de véritables outils de mise en œuvre des stratégies nationales, plutôt que des enclaves isolées.

Le contexte démographique haïtien est unanime  : plus de la moitié de la population a moins de 25 ans. Or, paradoxalement, cette frange démographique demeure sous-dotée sur le plan institutionnel, tandis que les acteurs du Sport voient trop souvent leurs aspirations cantonnées à des initiatives ponctuelles à faible impact. Ces deux (2) secteurs, pourtant porteurs de cohésion sociale, d’insertion économique et de stabilité citoyenne, ne sont pas intégrés à une vision stratégique fondée sur des politiques publiques durables et structurantes.

Or, l’expérience mondiale montre tout le potentiel du sport en tant que moteur d’insertion et de prévention sociale. Par exemple, un programme sportif-formatif, « A Ganar », implanté en Haïti, a permis de former 6 000 jeunes défavorisés en cinq ans et d’obtenir un taux de réussite de 78 % chez les inscrits. Parmi ceux qui ont suivi 240 heures de formation, 68 % ont trouvé un emploi, ont repris des études ou ont créé leur entreprise3. Ce type de résultat illustre à quel point le Sport, combiné à un accompagnement socio-éducatif, peut devenir un puissant levier d’emploi et d’inclusion. De même, la recherche souligne que la pratique sportive crée un « espace sécurisé » dans les quartiers, un cadre où les jeunes se détournent des circuits criminels grâce à l’encadrement collectif. Autrement dit, investir durablement dans ce domaine, c’est aussi prévenir l’enrôlement des jeunes dans la violence4.

C’est dans cet esprit que la création d’un organisme dédié, le « Fonds national de la Jeunesse et du Sport (FNJS) », s’impose. L’expérience accumulée dans la gestion des fonds antérieurs (FNE, FER, FAES, etc.)5,6,7 — leurs succès comme leurs erreurs — offre un socle d’enseignement pour bâtir une structure cohérente et transparente. Doté d’un cadre légal cohérent et assujetti à des audits indépendants, gage d’une gouvernance vertueuse, il mettrait fin aux improvisations budgétaires et structurerait durablement le milieu associatif, garantissant un financement pérenne. Ce fonds serait placé sous la tutelle du Ministère de la Jeunesse, des Sports et de l’Action civique (MJSAC), récemment doté – après deux décennies d’attente – d’un décret d’organisation facilitant la coordination de ses actions8,9.

Concrètement, le FNJS s’articulerait autour de quatre (4) axes majeurs, véritables lignes directrices pour orienter les projets financés :

  1. Infrastructures sportives et communautaires : réhabilitation et construction de terrains, de centres de jeunesse et d’espaces d’activités civiques.
  2. Détection et accompagnement des talents : soutien aux fédérations, aux équipements et aux bourses de formation.
  3. Programmes de cohésion sociale : recours à des activités socialisantes, récréatives et sportives comme outils de réduction de la violence, d’insertion socio-économique des jeunes en situation de vulnérabilité.
  4. Économie du sport et entrepreneuriat jeunesse : appui aux initiatives locales créatrices d’emplois — des micro-activités de l’économie informelle au sport structuré — (start-ups, magasins d’équipements, événements, services, tourisme), afin de bâtir des passerelles durables entre les initiatives de jeunesse, la pratique sportive, les revenus et l’inclusion économique.

Une fois la pertinence de cette structure établie, son montage financier doit être varié et transparent. L’État contribuerait via un volet budgétaire annuel propre, mais on peut aussi envisager un prélèvement sur les taxes liées aux événements sportifs (billetterie, licences, paris sportifs réglementés, boissons alcoolisées, etc .), des partenariats public-privé, des dons internationaux ou encore des mécanismes innovants (fondations citoyennes, sponsoring encadré, etc.). L’objectif est de créer un circuit vertueux où chaque dollar investi génère un retour social mesurable : infrastructures réhabilitées, emplois créés, jeunes formés. Le FNJS ne doit pas être considéré comme un simple palliatif de crise, mais comme un instrument d’investissement public à long terme. Il replacerait les jeunes et le sport dans une logique de construction citoyenne et de performance collective, plutôt que dans une logique d’assistance provisoire.

Enfin, pour corriger un déséquilibre historique – car la Jeunesse et le Sport sont souvent loués dans des discours creux et des actions cosmétiques mais rarement dotés de moyens institutionnels adéquats – le FNJS doit reposer sur des standards de gouvernance vertueux et modernes : contrôle de l’autonomie (par exemple, approbation annuelle de ses budgets par le MJSAC ou le Parlement), reddition de comptes régulière (rapports financiers publics, audit international) et pilotage stratégique par le ministère dans le respect des principes directeurs de la gestion des finances publiques 10, 11. Ce modèle évite le piège des fonds tutélaires non surveillés et garantit que l’action du FNJS reste toujours alignée sur la politique gouvernementale globale.

Le Fonds national pour la Jeunesse et le Sport (FNJS) se veut la synthèse d’une longue expérience haïtienne des financements publics spécialisés : tirant les leçons des succès (appui aux écoles, projets communautaires) et des erreurs (fragmentation institutionnelle, dérives de la gouvernance), il offre une voie pour instaurer enfin des politiques durables de Jeunesse et de Sport. Bien conçu, il pourrait donner à ces secteurs structurants les moyens d’élaborer une stratégie à la hauteur des aspirations des associations et des citoyens. Plus qu’une « rustine » budgétaire, ce nouveau fonds serait une promesse réaffirmée que l’investissement dans les jeunes et le sport constitue un pilier de la cohésion sociale et du développement économique d’Haïti.

Mickelson Thomas

SOURCES ET REFERENCES

  1. AYITISTATSPortail de données publiques sur Haïti (démographie : population très jeune, plus de 50 % de personnes de moins de 25 ans). https://ayitistats.org/?lang=en
  2. Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA), Rapport sectoriel sur le financement de l’éducation et la gestion du Fonds national de l’Éducation (FNE) — observations relatives au cadre légal, à la gouvernance et au contrôle des fonds publics en Haïti.
  3. Banque interaméricaine de développement (BID/IADB)Article/évaluation du programme “A Ganar” (résultats en matière d’insertion et de formation des jeunes via le sport + compétences). “Haiti: from the playing fields to the workplace” ; https://www.iadb.org/en/news/haiti-playing-fields-workplace
  4. UNODC / IOC – SCORE Policy Guide (via Sportanddev)Guide de politique publique sur le sport comme “safe space” et outil de prévention de la violence et de la criminalité. https://www.sportanddev.org/sites/default/files/2025-03/UNODC_IOC_SCORE_Policy_Guide_final_Single_pages.pdf
  5. Loi du 22 septembre 2017 portant création, organisation et fonctionnement du Fonds National de l’Éducation (FNE) — fixant la personnalité juridique, l’autonomie administrative et financière du fonds ainsi que sa tutelle ministérielle.
  6. Décret de création du Fonds d’Assistance Économique et Sociale (FAES) — texte fondateur définissant son statut institutionnel, ses missions sociales et son autonomie administrative.
  7. Textes légaux relatifs au Fonds d’Entretien Routier (FER) — encadrant le financement durable de l’entretien des infrastructures routières et la relation entre le fonds autonome et la politique sectorielle.
  8. Le NouvellisteArticle sur l’adoption du décret d’organisation et de fonctionnement du MJSAC (cadre institutionnel).  “Le MJSAC salue l’adoption du décret sur son organisation et son fonctionnement” ; https://lenouvelliste.com/article/262736/le-mjsac-salue-ladoption-du-decret-sur-son-organisation-et-son-fonctionnement
  9. Décret portant organisation et fonctionnement du Ministère de la Jeunesse, des Sports et de l’Action Civique (MJSAC) (décembre 2025) — précisant les missions du ministère dans les domaines de la jeunesse, du sport et de l’engagement civique.
  10. Références comparatives internationales (OCDE / Banque mondiale) — principes de gouvernance des fonds publics, transparence financière, audit indépendant et reddition de comptes.
  11. Constitution de la République d’Haïti (1987, amendée) — principes directeurs de la gestion des finances publiques, de la responsabilité administrative et de l’organisation de l’État