Haïti à la croisée des tentations panafricaniste et eurasiatique (suite)
Publié le 27 juin 2020 par OpenGouv
Renforcement de l’idée d’impératif pragmatique de notre coopération internationale
Par Mickelson THOMAS
Commençons par une mise au point nécessaire : mes réflexions et mes écrits découlent d’un cerveau et de la plume d’un citoyen pétri de doutes critiques, loin des certitudes des experts en relations internationales qui abondent dans le pays. Aux spécialistes de la diplomatie, je ne réclame pas de l’indulgence – n’hésitez pas à partager vos commentaires tels qu’ils soient – mais l’aiguillon de vos éclairages pour parfaire collectivement notre compréhension des enjeux géopolitiques complexes auxquels notre pays fait face.
Les débats contradictoires empreints de respect suscités par notre précédent article sur les alliances stratégiques éventuelles d’Haïti méritent que j’apporte quelques précisions circonstanciées, tant les commentaires reçus épousent avec acuité la complexité et les contradictions inhérentes à la problématique traitée. À ces voix et écrits pluriels, trois (3) méritent notre attention par leur pertinence critique, dans le fil continu de notre réflexion antérieure, éludant les prises de positions livresques et les clichés en panne d’inspiration.
Le premier commentaire, d’une justesse qui m’a un peu secoué, nous rappelle cette vérité séculaire : « Les pays n’ont pas d’amis, que des intérêts ». Cette maxime, commande de nous une rigueur introspective sans complaisance. Oui, Cher ami, qui se reconnaitra, un audit exhaustif de nos relations internationales s’impose, non comme un énième exercice bureaucratique destiné aux tiroirs poussiéreux de nos ministères, mais comme un document pouvant servir de base à l’élaboration de politique de coopération nationale.
Depuis l’infâme tribut de 1825 jusqu’aux récents accords de coopérations ponctués de missions contemporaines dites de « stabilisation », chaque partenariat porte en lui les cicatrices de rapports de force asymétriques. Vous semblez questionner sans fard les actifs réels que nous retirons de nos rapports séculaires avec Washington. Au risque de me répéter, je vais vous répondre : Une diaspora générant environ trente pour cent (30 %) de notre PIB. Certes, certains mettent aussi en avant de lourds passifs, tels ce flux mortifère d’armes de guerre semant la terreur dans notre pays, et une dépendance chronique torpillant notre souveraineté.
La compensation est-elle envisageable ? Peut-être, à condition de commencer à montrer que nous mettons de l’ordre dans notre maison par les moyens dont nous disposons ; d’abord les hommes et les femmes intègres aux postes clés, avant de commencer à négocier debout en toute transparence – comme nous y invitait mon père – et non en suppliant. Cette démarche similaire de diagnostic, appliqué à la France, révèlerait l’urgence de réparations, qui pourraient être absorbées par un pays armé d’un plan stratégique à horizon 25 ans, validé par les élus de la nation qui sortiraient des prochaines élections ; et transformées en leviers de développement. Le même bilan doit être appliqué aux éventuelles relations avec les pays d’Afrique, le Canada, la Chine ou la Russie, sous peine de succomber à des pièges d’alliances mal évaluées.
Et finalement, l’écho profond de « Zanmi lwen-Zanmi pre » de Manno Charlemagne, je le vois plutôt sous l’angle dialectique d’un avertissement, que dans les amitiés lointaines autant que dans les proches peuvent se nicher autant l’amertume des calculs inavoués que des promesses non tenues. Donc, cher frère, la vigilance est de rigueur dans les deux (2) cas.
Le deuxième commentaire ouvre, quant à lui, une brèche lumineuse dans la complexité d’un choix de politique de coopération où les tentations panafro-asiatiques se multiplient. Tu as dit : « Mickelson, et si notre salut passait par une diplomatie de la diaspora avec des partenariats avec structures afro-américaines solidement ancrées aux États-Unis ? » Voilà une proposition pragmatique, elle-aussi, qui embrasse la symbolique africaine. D’emblée, je dois vous dire que cette orientation n’est nullement étatique mais pourrait compléter toute ouverture vers les Etats-Unis avec des initiatives complémentaires.
Vous avancez, que nous pourrions, par exemple, bénéficier de réseaux tels le « Congressional Black Caucus » aux fonds d’investissement communautaires et des lobbies influents défendant nos intérêts migratoires à Capitol Hill ; des capitaux d’afrodescendants pour des secteurs socio-économiques vitaux ; et finalement, des transferts de compétences techniques court-circuitant les couloirs des aides très bureaucratiques, et souvent conditionnellement mortelles. Cette voie concrète, qui ne remplacerait point l’État mais le complémenterait de manière originale, permettrait d’instrumentaliser la proximité géographique et d’opérationnaliser une vision panafricaine adaptée à la proximité américaine, contournant ainsi les longues distances transatlantiques.
Quant au troisième commentaire – préconisant de « claquer la porte aux Yankees » pour embrasser Pékin –, il relève, selon moi, d’une dangereuse naiveté. Certes, les retombées ambivalentes de la coopération américaine nourrissent une « compréhensible » colère. Mais remplacer un impérialisme par un autre, fût-il « fraternaliste », revient à tomber de Charybde en Scylla. L’option chinoise, si séduisante sur papier, charrie des pièges de dépendances aliénantes que nous ne saurions prévoir comme n’ont pas pu faire le Sri Lanka, le Kenya et la Zambie. Comment pourrions-nous être sûrs que la problématique sécuritaire immédiate – de ces gangs armés qui terrorisent nos quartiers – intéresse vraiment Pékin ou Moscou ?
Notre souveraineté, certes mise à mal de nos jours, n’interdit nullement, bien au contraire, des coopérations sectorielles et souveraines avec la Chine et la Russie dans des domaines que nous commandera notre plan stratégique la santé, l’agriculture ou l’éducation, à condition de contrats de partenariat transparents dans le strict respect de nos priorités nationales. Mais en faire une alternative radicale serait, à mon humble avis, carrément suicidaire.
Au terme de cette brève analyse entre défis et opportunités, notre position demeure inchangée : ouvrons d’abord le débat avec les représentants du géant nord-américain. Notre choix n’est pas aiguillonné par la naïveté ou une quelconque soumission, mais par reconnaissance réaliste des interdépendances géographiques, socio-économiques, stratégiques et culturelles. Qui d’autre que Washington peut efficacement intervenir, malgré toutes les critiques légitimes, sur la problématique immédiate de la violence armée ou de la précarité migratoire de 150 000 de nos compatriotes menacés d’expulsion ? Où vivent près d’un million et demi d’Haïtiens dont les ressources soutiennent directement notre économie nationale ? Les réponses s’imposent d’elle-même. Mais cette alliance exige une refondation radicale : un dialogue exigeant sur le trafic d’armes, avec vérification des engagements la mobilisation de notre diaspora comme levier de rééquilibrage et non autour de manifestations sans lendemain disparates aux bénéfices sectaires totalement flous et disparates.
L’urgence des premières discussions doit partir d’un acquis : le gain de la bataille sécuritaire, l’organisation d’élections crédibles, et l’élaboration, enfin, de ce projet national fondateur pouvant nous permettre de négocier sans trembler. « L’unité d’abord vers le pragmatisme » : que ce credo guide nos pas.
Nous pourrions passer des heures à débattre des modèles de coopération (américain, chinois, russe, africain, Nord-Sud, Sud-Sud, etc…), mais l’urgence est ailleurs, ou plutôt dans les questions plus fondamentales:
- Pourquoi plus de 20 milliards de dollars d’aide internationale (États-Unis, Canada, France, BID, FMI, Venezuela-Petro Caribe, etc.) n’ont-ils jamais permis le décollage économique d’Haïti ?
- Comment expliquer, tout récemment, qu’après le tremblement de terre de 2010, et l’afflux des milliards de Petro Caribe, Haïti étouffe-t-elle sous le poids d’un écosystème prédateur – hommes et de femmes d’affaires douteux, de politiques corrompus – tous orchestrant le détournement des fonds publics avec la complicité de ministres et de directeurs généraux, via des sociétés-écrans, des entreprises multiservices aux activités fourre-tout, des structures aux contours flous, et des projets cosmétiques bidons, sous la protection d’un État complice et de coopérants laxistes et complaisants ?
- Ce modèle de gouvernance, qui recycle sa propre faillite depuis des décennies, ne garantit-il pas sa survie en étouffant toute réforme ?
- Comment briser ces cercles vicieux et mécanismes pervers sans une dynamique de transparence radicale et de redevabilité publique renforcée ?
- L’injection de nouveaux fonds – nécessaire – ne devrait-elle pas être subordonnée à des garde-fous de redevabilité publique (audits citoyens, plateformes ouvertes) et prioriser massivement le capital humain, notamment en ciblant les 65% de jeunes Haïtiens par le truchement de l’éducation, la formation professionnelle et numérique et l’entrepreneuriat ?
Pour conclure, je vais emprunter, de Frantz Fanon, sa citation dans « Les Damnés de la terre » : « chaque génération doit, dans une relative opacité, affronter sa mission : la remplir ou la trahir.»
La nôtre n’est-elle pas de nous hisser à la hauteur de nos ancêtres de 1804 et bâtir un État finalement souverrain – sans peur, sans illusions, mais avec pragmatisme ?
Mickelson THOMAS